Dans sa conclusion, la Commission affirme qu'une « législation appropriée devrait être adoptée afin d’aplanir ces difficultés ». « La Turquie devrait traiter toutes les religions de manière identique et ne devrait pas soutenir une religion en particulier (les sunnites) comme elle le fait actuellement », ajoute-t-elle.

Aux niveaux des États membres, la plupart des partis démocrates-chrétiens européens ont eux aussi insisté sur cette question. Le premier ministre néerlandais (démocrate-chrétien) , Jan Peter Balkenende, dont le pays présidait l’Union, s’est montré vigilant sur cette question.

Et il n'est pas le seul. Le nouveau responsable de la conférence catholique des évêques d'Allemagne, l'archevêque Robert Zollitsch, attend de la Turquie qu'elle garantisse pleinement la liberté de religion avant de pouvoir prétendre rejoindre l'Union européenne.
L'Eglise allemande plaide en faveur de la liberté religieuse des musulmans en Allemagne, et attend des pays musulmans qu'ils agissent de même dans leur pays, garantissant cette liberté aux chrétiens qui y vivent. L'Eglise protestante et la conférence des évêques catholiques allemandes exigent que leur gouvernement fasse comprendre à la Turquie qu'il s'agit d'une condition indispensable à toute entrée de la Turquie. Le cardinal Karl Lehmann, catholique, et l'évêque Wolfgang Huber, protestant, avaient estimé tous deux qu'il n'existait pas de liberté de religion pour les chrétiens de Turquie


Qu’est-ce que la laïcité « à la turque » ?

La Turquie est l’un des très rares pays au monde à avoir intégré dans son vocabulaire le terme très français de « laïcité ». Pourtant, la réalité en est tout autre que celle de l’Hexagone, avec un contrôle très étroit de la religion par l’État.

Ainsi, tous les imams des mosquées officielles turques sont payés par l’État, et leurs prônes intègrent les recommandations du Diyanet – la Direction des affaires religieuses, qui relève du premier ministre. Depuis vingt ans, des cours d’islam sont obligatoires à l’école, seuls les élèves relevant des minorités religieuses (non compris les alévis) peuvent en être dispensés.

Depuis les années 1980, l’islam a été réintégré par l’appareil d’État comme élément fondamental de l’identité turque, ce qui correspond au sentiment populaire, très attaché à la religion. Le regard sur les religions non musulmanes s’en trouve affecté : elles sont tolérées, mais perçues comme étrangères.


Quelle est la situation des chrétiens ?

Héritiers de l’Église primitive, les chrétiens de Turquie ne sont plus aujourd’hui qu’une petite poignée, à peine 100 000. Cette situation résulte notamment du génocide arménien de 1915 et de la guerre gréco-turque de 1923, suivie d’un échange de populations qui a conduit à l’expulsion d’Asie Mineure d’un million de chrétiens de langue grecque vers la Grèce.
en 1900, il y a à peine 100 ans, 22% des Turcs étaient considérés comme chrétiens; maintenant ils ne représentent plus que 0,32% de la population

Les chrétiens, issus de traditions différentes, se répartissent en une grande diversité d’Églises et de rites. Les plus nombreux sont les arméniens qui, pour la plupart, appartiennent à l’Église apostolique et disposent d’un patriarcat à Istamboul. Puis viennent les chrétiens de rite syrien, dont le nombre pourtant ne cesse de diminuer : 55 000 il y a une trentaine d’années, à peine 11 000 aujourd’hui. Les grecs-orthodoxes, quant à eux, ne constituent plus qu’une petite communauté de 2 000 fidèles, avec à leur tête le patriarche œcuménique Bartholomeos Ier de Constantinople, qui jouit d’une primauté spirituelle sur l’ensemble de l’orthodoxie mondiale. À la suite de migrations récentes, les orthodoxes roumains sont maintenant près de 20 000.
Les catholiques de rite latin ne seraient plus que 15 000, d’origines nationales très diverses.

La législation turque complique la vie des Églises.

« Malgré la bienveillance générale des autorités, on n’a toujours pas pu trouver à l’Église catholique un statut qui lui permette une existence légale et juridique », regrettait devant le Pape Mgr Louis-Armel Pelâtre, vicaire apostolique d’Istamboul, lors de la dernière visite ad limina des évêques de Turquie en février 2001.
« Il s’ensuit que la propriété des biens dont l’Église jouissait au moment de l’avènement de la République continue d’être contestée en droit et en fait, ajoutait-il. Il nous est très pénible d’en arriver, ces derniers temps, à porter notre cause devant les juridictions internationales. »

La Croix



Des tortures et des assassinats

Rappelons que trois personnes ont été assassinées en avril 2007 en Turquie, dans des conditions particulièrement sordides, après avoir été torturées des heures durant au siège d’une maison d’édition chrétienne qui diffusait des bibles (éditions Zirve ).
Cet événement tragique a rappelé à la presse la situation précaire des chrétiens dans ce pays. Le journal Le Monde s'est fendu d'un article éloquent quant aux pressions qui s’exercent en Turquie à l’égard des chrétiens.

Orthodoxie

De plus, Les agressions et les meurtres de religieux chrétiens ou de membres issus des minorités chrétiennes du pays, s'accélèrent dangereusement.

  • le 5 février 2006, meurtre du Père Andrea Santoro à Trébizonde
  • Février 2006, agression du Père Martin Kmetec à Izmir
  • le 11 mars 2006, agression dans son église à Mersin du père Roberto Ferrari
  • Le 2 Juillet 2006, agression du Père Pierre Brunissen, à Samsun, poignardé près de son église
  • 18 avril 2007, massacre à Malatya de deux Turcs et d'un Allemand de confession chrétienne, égorgés sur leur lieu de travail
  • 19 janvier 2007, assassinat du journaliste arménien Hrant Dink à Istanbul, qui militait pour une démocratie plus grande et sans discrimination de religion, dans lequel les pouvoir publics seraient impliqués
  • dimanche 17 décembre, à Izmir (Smyrne), agression Père Adriano Franchini, supérieur de la Custodie de Turquie et frère capucin italien, poignardé par un "inconnu" au sortir de la messe à l'église de Bayrakli.

Beaucoup de ces assassinats seraient lié à des informations mensongères diffusées dans les media turques sur les activités des chrétiens, journaux, émissions de télé, séries télé, sans que l'État ne fasse rien pour les empêcher (alors qu'il est très prompt à censurer tout ce qui atteint la "turquicité" du pays)

blogdei
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Il existe notamment en Turquie une série télévisée appelée « La vallée des loups » qui, au fil des épisodes, brosse un portrait particulièrement négatif des chrétiens : ils vendent des organes, sont impliqués dans des activités mafieuses et de prostitutions et travaillent en ennemis de la société dans le but de répandre la foi chrétienne.
Pour les chrétiens turcs, cette série très populaire diffusée sur la chaine Show TV fait d'eux des cibles potentielles et les touche considérablement dans leur vie quotidienne.

Une vingtaine de responsables protestants turcs ont décidé en décembre dernier de porter plainte contre les producteurs de la série et Show TV pour « diffusion de fausses informations et incitation à la violence contre les chrétiens ». Selon eux, il y a un lien direct entre cette série TV très populaire et l'augmentation de la violence anti-chrétienne en Turquie :

«... Le résultat a été catastrophique. Menaces directes, églises attaquées, le massacre de trois chrétiens à Malatya...»

Portes Ouvertes

Les protestants, depuis l'assassinat des trois chrétiens dans leur bureau, dénoncent une augmentation de ces violences.

Soner Tufan, le directeur de Radio Shema, la station chrétienne d'Ankara, confie que depuis ces évènements, des individus viennent au moins trois fois par mois à l'entrée du studio menacer le personnel de la station.
Le pasteur Ramazan Arkan, d'Antalya, a déposé quatre plaintes à l'encontre de Rasim Eryildiz, un entrepreneur immobilier, qui menace régulièrement des membres de son église. Et une personne de sa communauté, âgée de 82 ans, a été agressée à coup de chaise à la sortie du culte au mois d'août. Auparavant, le 21 février, un psychologue anonyme avait publié un article intitulé: Scandale dans l'église.

« C'est à prendre très au sérieux, alerte Ramazan Arkan, ils veulent salir notre réputation auprès de la population locale'»

Cependant, selon le pasteur, la situation des chrétiens d'Antalya, qui est l'une des grandes destinations touristiques du pays, ne serait rien en regard de ce que peuvent endurer les communautés de l'intérieur du pays. Malgré l'assassinat du prêtre catholique Andrea Santoro en février 2006, les « abattages rituels» de Malatya, et d'autres incidents, le Président turc Abdullah Gul continue d'affirmer qu'il n'y a aucune attaque visant les chrétiens.

aleloo



Des tracasseries de la part de l'Etat

Un article de l’hebdomadaire Le Point, publié en mars 2007, évoque lui aussi la situation dramatique de la communauté orthodoxe d’Istanbul.

« Les tracasseries auxquelles est confronté le lycée grec orthodoxe du Phanar illustrent bien la précarité de la minorité chrétienne d'Istanbul.
Un message est tracé sur les murs du lycée : « Vous ne diviserez pas la nation turque ! », avec comme signature, les trois croissants de lune, symbole du Parti d'action nationaliste (MHP) d'extrême droite. Cette école vit des heures critiques. Fondée en 1454, un an après la prise de Constantinople par les Ottomans, la « grande école de la nation », comme l'appellent les Grecs, n'est plus que l'ombre d'elle-même. » Le traité de Lausanne de 1923 les définit comme minorité non musulmane de Turquie, mais l'Etat turc a néanmoins confisqué ses biens immobiliers. Une décision de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) de Strasbourg leur a donné le droit de récupérer ces immeubles confisqués. Ankara est condamné à les restituer avant le 9 avril, sous peine de verser 900 000 euros de compensations. Mais cet espoir de règlement du problème des fondations pieuses arrive peut-être trop tard. »

« (…) En 1906, ils étaient 160 000 à Istanbul. Cent ans plus tard, ils sont à peine 2 000, selon Ata Sakmar, un avocat turc pour qui défendre les Grecs est une « mission humanitaire ».

La moyenne d'âge est supérieure à 60 ans et rares sont les jeunes qui choisissent de rester. A l'instar du lycée du Phanar, les « écoles spéciales », turques mais réservées aux Rum (pour Romains, vestiges de l'Empire chrétien d'Orient), se vident et ferment les unes après les autres.

« Pour les ultranationalistes turcs, les Hellènes et leur patriarche sont comme le ver dans le fruit turc : des « traîtres à la nation ». Bartholomeos Ier est accusé de vouloir créer un mini-Vatican au coeur d'Istanbul. Et l'Etat turc refuse toujours de reconnaître le caractère oecuménique du patriarcat et de rouvrir l'institut théologique de l'île de Halki, fermé depuis 1971. Chaque 6 janvier, le Noël orthodoxe, une croix est traditionnellement lancée par le patriarche dans les eaux froides de la Corne d'or et de jeunes hommes doivent aller la repêcher. Cette année, les policiers étaient plus nombreux que les Rum et, pour aller sauver la croix de la noyade, il n'y avait que trois volontaires.
En 2005, une cinquantaine de Loups gris, des militants nationalistes, avaient perturbé la cérémonie, brandissant des drapeaux turcs et hurlant : « La Turquie : tu l'aimes ou tu la quittes ! » La plupart des Grecs d'Istanbul ont déjà choisi les deux. »

Orthodoxie

Autre illustration de la façon dont l'État turc s'en prend directement aux chrétiens. Deux jeunes hommes turcs, convertis au christianisme (évangélistes) il y a plus de dix ans, ont été arrêté par les gendarmes le 11 octobre 2006 pour des motifs pas vraiment démocratiques.
Ils sont accusés tous deux d'avoir dénigré l'identité turque, violant l'article 301 de la Constitution du pays. On reproche aussi aux deux chrétiens d'origine musulmane d'avoir injurié l'islam (article 216) et d'avoir récolté des renseignements confidentiels sur les citoyens (article 135). Pour chaque accusation, ils sont passibles d'une peine de trois ans de prison. En fait, on leur reproche d'avoir proclamé leur foi. Leur procès a été très médiatisé.
L'Union européenne a demandé à plusieurs reprises à la Turquie de modifier ou d'abroger l'article 301 qui restreint la liberté d'expression. En 16 mois, une centaine de personnes, dont d'éminents intellectuels, a été accusée d'avoir "insulté l'identité turque."

blogdei

Mais ce n'est pas tout. L'armée turque est intervenue en Irak suite aux opérations internationales sur ce territoire. La Turquie sécurise tout le nord du pays, notamment le Kurdistan irakien. Les chrétiens victimes de Saddam Hussein avaient dû quitter ce territoire dans les années 70. Ils y reviennent depuis quelques années, chassés par la violence qui règne à Bagdad, à Mossoul et dans les villes du sud de l'Irak. Ils sont 200 000 chrétiens, dont 100 000 réfugiés, à vivre sur ce territoire aujourd'hui. Mais avec l'intervention militaire turque, ils vivent une nouvelle instabilité. Et ce n'est pas la première fois, puisque les Turcs avaient envahi le nord de l'Irak, avec 35 000 hommes, en 1995.
Beaucoup d'experts, y compris aux États-Unis, pensent que cette action militaire est beaucoup plus large que la simple recherche de quelques terroristes cachés dans les montagnes. Car le Kurdistan irakien, désormais pacifique et organisé, représente un modèle pour tous les Kurdes de la région, ceux d'Iran, mais surtout ceux de Turquie. Les premières victimes de l'opération turque seront les chrétiens, car ils sont fragilisés dans leur statut de réfugiés.

ouest France



Sur les massacres de chrétiens en Turquie au début du XXe siècle et leur situation

À l'occasion d'un pélerinage en Turquie, le journaliste Raphaël Stainville avait trouvé dans un monastère le manuscrit d'un missionnaire français, le père Rigal, témoin du massacre des Arméniens en Cilicie en 1909. Il publie ce témoignage sous la forme d'un nouvel ouvrage, Pages de sang.
Y sont évoqués les massacres des chrétiens arméniens en Cilicie en 1909 et la situation plus générale des chrétiens en Turquie. Le récit est poignant mais décrit de véritables horreurs perpétrées contre les femmes, les enfants, les adultes.

mais le problème est que selon le journaliste, la situation reste très dangereuse pour les chrétiens en Turquie.

"Si le génocide arménien avait connu plusieurs développements successifs comme autant de crises, la disparition programmée des chrétiens progressait par phases lentes et souvent silencieuses. (...) Dans la pratique, les cent mille chrétiens de Turquie continuent d'être victimes de discrimination et d'injustice, victime d'une "christianophobie" institutionnelle pas si différente que celle qui existe dans d'autres pays plus ostensiblement musulmans. De très nombreux biens immobiliers des différentes communautés chrétiennes ont été récemment confisqués par l'État turc. (...) La Turquie chrétienne vit un interminable martyre. (...) Les chrétiens sont en sursis."

Le Salon Beige

 

Voir aussi Les minorités non musulmanes en Turquie : état du droit local et du droit international.