Depuis le mercredi 29 avril, le gouvernement égyptien fait abattre tous les porcs du pays, officiellement pour prévenir les risques de transmission de la grippe A. mais le gouvernement ne convainc pas vraiment les éléveurs.

« Ils disent qu’ils tuent les cochons à cause d’un virus, mais il n’y a pas de maladie ici, des vétérinaires sont venus faire des analyses et ils n’ont rien trouvé », annonce Samir, qui vit avec sa famille dans un taudis.

Le gouvernement a présenté sa décision comme une mesure de précaution contre la propagation de la grippe A (d’abord appelée « porcine »), avant de se reprendre en parlant de mesure d’hygiène visant à éliminer des « élevages insalubres ». On compte entre 250 000 et 300 000 porcs en Égypte, dont 60 000 sont élevés au Muqattam.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pourtant rappelé qu’à sa connaissance, aucun malade n’avait été contaminé par des porcs et que la transmission se faisait principalement entre humains.

« Le porc peut agir comme un réceptacle pour le virus de la grippe aviaire, qu’il peut ensuite transmettre à l’homme, avance Samer Gallal, porte-parole du ministère de l’agriculture égyptien. Or, les cochons vivent avec les poules et les hommes dans les quartiers des chiffonniers, c’est un vrai danger. »

Les arguments hygiénistes ont du mal à convaincre au Muqattam.

« Ils font ça parce que l’Égypte est un pays musulman et qu’ils ne veulent pas des cochons ici », risque Teresa, une jeune maman.

Quelle qu’ait été l’intention du gouvernement égyptien, ce sentiment prévaut aujourd’hui chez de nombreux coptes :

« Ils voulaient faire ça depuis longtemps, et la grippe porcine est le prétexte qu’ils attendaient », estime Nagib, pharmacien copte de Shubra, au nord du Caire.

Dimanche 3 mai, de violents affrontements ont éclaté sur la colline du Muqattam, au Caire, où vivent 35 000 « zabalin », les chiffonniers, en majorité des chrétiens coptes, qui collectent et recyclent les ordures de la capitale égyptienne. Entre 300 et 400 habitants du quartier ont lancé des pierres et des bouteilles sur les policiers, qui ont répliqué par des tirs de balles en caoutchouc et de grenades lacrymogènes. Douze personnes ont été blessées dans les rangs de la police, et une dizaine parmi les manifestants.
Des incidents similaires ont éclaté à Khanka, un quartier du nord du Caire où vivent également des éleveurs de porcs. Lundi 4 mai, en matinée, une quinzaine de camions anti-émeutes étaient postés à l’entrée du Muqattam, l’opération de saisie des animaux devant reprendre dans l’après-midi.

"Ils devront passer sur nos cadavres pour prendre les troupeaux", hurle Karam Assaïe, qui montre sa voiture, dont toutes les vitres ont été brisées par la police dans l'affrontement.

Les élevages, eux, ont été remontés vers la colline, et il paraît impossible que la police puisse à son tour pénétrer ces ruelles et ces arrière-cours à moins de déclencher une bataille rangée.

Le pape Chenouda III, patriarche de l’Église copte-orthodoxe, a choisi la neutralité, affirmant ne pas vouloir intervenir dans la décision du gouvernement. « Les coptes ne mangent pas de viande de cochon. Ce sont les étrangers et les touristes qui consomment du porc », a-t-il déclaré au journal gouvernemental Al-Ahram. En réalité, les chiffonniers coptes mangent une partie de leurs bêtes. Les autorités religieuses coptes envisagent cependant de participer au dédommagement des éleveurs.

Le gouvernement a, quant à lui, promis 100 livres égyptiennes (13,35 €) pour chaque porc mâle abattu, et 250 livres (35 €) par femelle. Un argent dont les chiffonniers ont peur de ne jamais voir la couleur. « Même s’ils me donnent 5 000 livres, ce n’est pas une compensation juste : je gagne 1 000 livres par mois grâce à mes porcs », explique Lamar.

Au-delà des éleveurs de porcs, l’ensemble de la filière du recyclage « artisanal » des chiffonniers du Caire pourrait pâtir de cette décision : « Seuls les cochons se nourrissent des déchets organiques. S’ils ne sont plus là, que fera-t-on des ordures ? » s’inquiète Ibrahim, un des rares chiffonniers musulmans, qui a toujours vécu en bonne entente avec ses voisins coptes. En effet, les zabalin récupèrent les poubelles dans les quartiers touristiques autour des grands hôtels qui longent le Nil. Des tonnes de détritus sont ainsi ramassées par ces chiffonniers, qui suppléent largement les éboueurs de la ville, débordés par l'ampleur du ramassage des ordures de 15 millions d'habitants.

Les éleveurs ne voient qu'une seule raison au sort qu'il leur est fait : "Une persécution volontaire du gouvernement contre les coptes. Dès qu'ils le peuvent, ils cherchent à nous nuire !". Il n'a échappé à aucun d'entre eux que la décision d'abattage des porcs avait été prise, le 28 avril, après que les Frères musulmans élus à l'Assemblée ont attaqué l'influence "maudite" des cochons. Les coptes font partie des rares Egyptiens à ne pas respecter l'interdit alimentaire qui frappe le porc.

Les prêtres essayent d'apaiser les tensions en invitant les éleveurs à accepter l'indemnisation.